Présentation

Mon travail plastique s’articule autour de deux thèmes majeurs. J’aimerais pouvoir définir lequel est originel, mais cette opération s’avère étourdissante car chacun est à la fois la cause et la conséquence de l’autre ; à l’instar de l’énigme insoluble de l’œuf et la poule.

L’un des thèmes en question est celui du schéma en boucle, du schéma paradoxal abordé dans l’introduction. Ce principe relève, d’une manière ou d’une autre, de la mise en abyme, de la récursivité, de l’imprédicativité, de l’autoréférence, du cercle vicieux situationnel, de la rétroaction, de la causalité inversée, de la pétition de principe... Je ne saurais dire lequel de ces procédés concourt le mieux à mon dessein. Important est le principe circulaire, vertigineux, qu’il provoque, où destination et chemin se confondent, où début et fin échangent leur rôle.
L’autre thème est la volonté de décomposer l’Art. Plus précisément, mettre en avant mon analyse et ma compréhension du domaine dans lequel j’agis. J’aspire à ce que cette décomposition prenne la forme d’interrogations diverses, souvent contradictoires et rocambolesques.
Cette décortication concerne l’objet d’art aussi bien de près - considérer l’aspect concret du matériau de manière exclusive, c’est-à-dire sans signification autre que ses qualités physiques et chimiques (une œuvre plastique est en premier lieu un ouvrage constitué d’éléments tangibles) - que ce qui touche l’objet d’art de loin - ses définitions, ses identités, ses valeurs, ses mises en scène, ses modalités, ses finalités.

Le principe de récursivité paradoxale du premier thème (je le nomme pour l’instant ainsi) est intrinsèquement habité par le second, par mon intention de décomposer l’art : Dans le domaine où j’opère - l’art - mon sujet est l’art. Dès lors que j’ai porté mon intérêt sur une approche concrète d’une œuvre d’art, la récursivité paradoxale s’ensuit. Considérer un ouvrage artistique de manière concrète signifie l’examiner avec du recul, le simplifier au point de ne laisser que ce qui est absolument nécessaire à son existence, souligner ses constituants visibles, d’orienter l’objet sur lui. En somme, il s’agit de délaisser la représentation.

Chronologiquement, mon souhait d’éplucher l’art est apparu avant mon intérêt pour la récursivité paradoxale, et semble l’avoir fait naître. Mais peut-être est-ce l’inverse. Peut-être que mon désir de décomposer et de comprendre a été engendré par un attachement inconscient pour la récursivité paradoxale. On en revient au point de départ, à l’œuf et la poule.

K.L.




"peinture / Peinture" de Marjorie Deshayes, 2009

Lʼapproche fait le voeu dʼun minimalisme formel dont lʼéconomie de moyens plastiques sert une démarche spéculative ample, qui balaie tous les ʻmomentsʼ de la peinture : les conditionnements physiques et intellectuels, les pré-requis, les choix formels et leurs conséquences, le déploiement de lʼobjet plastique et les modes de sa pérennité...

Kim Lux est un peintre qui développe sa pratique dans une dimension réflexive. Si la peinture est avant toute chose un médium, lʼartiste se positionne au-delà de cette qualité - ce déterminant - et fait de la peinture le propos même de son travail : sa peinture traite de peinture.

En effet, quʼest ce quʼune peinture? De lʼobjet pictural à la technique artistique, en passant par les questionnements soulevés par les pratiques les plus contemporaine, la notion de peinture a largement débordé le champ de sa circonscription historique et cʼest dans la recherche de ses possibles que lʼartiste met la peinture à lʼépreuve de lʼexpérimentation.

Il sʼagit ainsi de donner à voir et de laisser ouverte la possibilité dʼune conclusion. Rien nʼest affirmé dans les travaux ici présentés et cʼest là lʼune de leurs grandes qualités; mais tout est montré. En effet, tel un organisme à lʼexo-squelette, ces oeuvres mettent à jour leurs ressorts, leurs structures, et les conditions de leur prise de forme. La peinture, ainsi ramenée aux conditions de sa présence, de sa genèse et de sa réception, abandonne volontairement toute tentative dʼaffirmation unilatérale. Dès lors, la question de sa présence est mise en exergue avec la subtilité, la nuance et lʼattention au détail propres à lʼesprit qui cherche et qui observe.

Alors, pourrait-on sʼinterroger, que reste-tʼil à voir, si tout est montré?

Il reste à voir les oeuvres; il reste à faire lʼexpérience de la rencontre avec une peinture qui définit son objet non pas en le nommant mais en définissant lʼespace qui le contient. Car lʼaveu et la mise à jour des principes structurels de lʼoeuvre ne suffiraient à ternir sa capacité à créer une émotion plastique. Bien au contraire, cette transparence, exigeante, fait planer au-dessus de chaque réalisation le spectre de la peinture.
La peinture dans lʼabsolu.


Sylvia Dubost, pour l’exposition « Thrill », 2011

Minimaliste et austère : l’œuvre de Kim Lux s’inscrit dans la continuité de l’Art concret. Ni illustration, ni symbole, rien que le réel. Sa peinture est sans sujet, ses tableaux souvent sans peinture et son art n’a pas d’autre sujet que l’art lui-même. C’est un tableau parce que ça en a la forme et, dans le même temps, c’est un tableau qui représente un tableau. Entre tautologie et mise en abyme, le contenu est aussi le contenant, et inversement. De fait, Kim Lux nous montre surtout un assemblage minutieux de matériaux, à la fois source d’inspiration, outils et œuvre.

Le but qu’il poursuit est ambitieux : « décortiquer » l’art. En artiste concret, il explore avant tout ses questions périphériques : le statut de l’œuvre, sa valeur, son accrochage, sa conservation… Pour ce faire, Kim Lux avance de façon méthodique, travaillant par séries, répétant le protocole, explorant le sujet jusqu’à l’épuiser. Tramail reproduit ainsi une disposition strictement identique des tableaux (vides) en variant les encadrements : bois, crochets… jusqu’à les faire disparaître et ne révéler que leur trace sur le mur. Dans Tableau, peinture & « fresque » #1 : (flux), Kim Lux peint toute la surface du mur, sauf une partie toujours égale à 1/80e de sa superficie. Aussi, le tableau est justement ce qui n’est pas peint. Ce qui le détermine n’est pas la matière qui le recouvre, mais sa limite. Dans Tableau, peinture & « fresque » #5 : (mobilité), il reprend ces proportions pour peindre un rectangle directement sur la surface d’un conteneur et propose ce qu’il appelle « une fresque mobile ». En questionnant les limites de ce que l’on peut considérer comme une œuvre, il va jusqu’à remettre en question les définitions universellement acceptées de ses formes. Dès lors, que peut produire l’artiste, qui puisse faire sens aux yeux du spectateur ?

Pour Kim Lux, la peinture n’est pas une fenêtre ouverte sur le monde ; c’est une fenêtre fermée, et c’est elle qu’il faut regarder si l’on veut y voir quelque chose. Tout son travail témoigne d’une impossibilité à transcender le réel, à injecter du sens à la forme. Minimaliste et austère, son œuvre, cette tentative méthodique de trouver enfin une réponse aux interrogations fondamentales qui traversent l’histoire de l’art s’efforce en vérité de répondre à un questionnement bien plus intime. Au fond : à quoi sert un artiste ?